Construit en 1913, le théâtre parisien des Champs-Elysées n’est pas situé sur la fameuse avenue dont il porte le nom.
Son commanditaire d’origine juive, Gabriel Astruc, a été contraint d’éloigner son « palais philharmonique » — prévu initialement près du rond-point des Champs-Élysées — de plusieurs centaines de mètres sur l’avenue Montaigne, en raison de contestations locales mâtinées de quelques relents antisémites.
Le projet, conçu à l’origine par deux architectes, Roger Bouvard et surtout Henri Van de Velde, va se voir être phagocyté par le constructeur choisi : l’entreprise des frères Perret.
Auguste Perret, à la baguette, impose ses principes rationalistes en privilégiant une ossature fine et régulière grâce à l’emploi du béton armé.
Il inscrit la grande salle de spectacle dans un volume circulaire, redessine la façade à sa manière, et devient au fur et à mesure de l’avancée du projet, le principal architecte du théâtre.
Le bâtiment, par sa structure et son aspect relativement dépouillé, constitue une rupture par rapport à l’architecture traditionnelle pour ce type d’édifice.
Son côté moderniste associé au style de sa décoration intérieure préfigure le mouvement Art déco, qui s’imposera une décennie plus tard.
Un vaisseau parisien pour la musique classique

Construit sur une sorte de caisson étanche surélevé qui le fait littéralement flotter sur son sol argileux, le théâtre des Champs-Elysées peut résister aux mouvements de la terre et à la pression de la nappe phréatique de la Seine, toute proche.
Sa structure quadrillée en béton armé, d’environ 40 mètres de large pour 100 mètres de long, assure sa stabilité et libère ses volumes intérieurs.
La façade principale, habillée de marbre et de travertin du côté de l’avenue Montaigne, est le seul élément décoré à l’extérieur.
Elle contraste avec le côté brut des autres façades donnant sur l’îlot d’immeubles.
Celles-ci montrent le jeu de l’ossature en béton avec des remplissages en briques, visibles uniquement du côté de l’impasse privée des « 12 maisons », ou depuis des cours adjacentes.

Le théâtre des Champs-Élysées, appartenant depuis les années 1970 à La Caisse des Dépôts — riche institution financière publique — a bénéficié de plusieurs restaurations qui l’ont maintenu ou remis dans un état proche de son état d’origine.

Décor(s) de façade
Le parement complet en pierre du Théâtre des Champs-Élysées apparaît comme une exception dans l’œuvre « bétonnière » d’Auguste Perret, même si celui-ci avait précédemment paré de grès, en 1903, une partie de la façade de son premier immeuble en béton armé, rue Franklin à Paris.
Perret n’étant pas au départ de ce projet, il a probablement été amené à s’inscrire dans la continuité de ce qui était déjà prévu, dans un registre plus traditionnel, adapté au prestige du bâtiment.
Face à face d’architectes
Le choix de la façade a constitué le point d’achoppement de la dépossession du Théâtre des Champs-Élysées d’Henri Van de Velde par Auguste Perret.
L’architecte belge a laissé le premier rôle après avoir vu sa proposition rejetée. La version plus moderne et épurée de Perret à séduit un commanditaire progressiste.

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Bourdelle en scène
Antoine Bourdelle s’impose comme le décorateur en chef de l’extérieur du théâtre des Champs-Elysées. Il anime la façade géométrique avec des sculptures en bas-relief.

L’artiste s’inspire de thèmes grecs antiques qu’il modernises pour illustrer les arts du spectacle : musique, danse et théâtre.
Apollon, comme dieu des arts, y figure en bonne place, accompagné de 9 muses.
Les entrées secondaires, situées de chaque coté du portique d’entrée, à gauche pour les restaurants et à droite pour les autres salles de spectacle, sont toutes surmontées d’une sculpture.

Pour la petite histoire, la métope située au dessus de l’entrée du restaurant GIGI sort du cadre thématique du spectacle, en évoquant le lien entre sculpture et architecture : une statue ailée vient se voir posée sur une stèle, symbole du pilier.
L’atrium du Théâtre des Champs-Elysées

Le hall d’entrée évoque un péristyle, avec un espace rectangulaire bordé de 8 piliers et 16 colonnes dans leur plus simple élément, sans socles ni chapiteaux.

En ce début du XXe siècle, le béton des frères Perret s’efface encore derrière de la peinture, à la différence d’œuvres ultérieures plus brutalistes, comme l’Église Notre-Dame du Raincy, le Musée des travaux publics (Palais d’Iéna), ou encore l’église Saint-Joseph au Havre.

Les sculptures murales d’Antoine Bourdelle, ainsi que la ferronnerie d’art des frères Baguès pour les rampes d’escalier et les balustrades viennent enluminer l’extrême sobriété de l’architecture.

Au premier étage, de grandes peintures murales, également de Bourdelle, ont été réalisées directement sur des dalles de béton frais, livrées dans son atelier. Ces dalles ont absorbé une partie des couleurs, conférant aux œuvres une patine unique.

Le célèbre bijoutier et verrier Lalique a œuvré pour les luminaires, notamment les suspensions et les plafonniers.

Pour accéder au clou du spectacle architectural et décoratif, il faut emprunter, à chaque étage, l’un des couloirs circulaires d’accès à la grande salle.

La grande salle de concert

La salle principale du Théâtre des Champs-Élysées abrite près de 2 000 places et est principalement dédiée à l’opéra et à la musique.
A l’origine, elle était accompagnée d’une seule salle, « La Comédie » (600 places), et d’une galerie d’art. Cette dernière a été transformée dans les années 1920 en une petite salle de spectacle, le « Studio des Champs-Élysées » (230 places).
Ces deux salles annexes sont dédiées au théâtre et aux one-man-shows.
Le béton armé permet de réaliser l’une des premières grandes salles de spectacle sans piliers apparents pour soutenir les balcons.
L’absence de poteaux déportés supprime les places aveugles, présentes habituellement dans les théâtres à l’italienne.

La salle ayant changé de forme, sous l’influence d’Auguste Perret, ce dernier a redessiné les courbes des balcons, au grand dam de Van de Velde.

Malgré l’apparente modernité du théâtre, la salle reste de conception classique, avec quelques loges privées permettant de voir et d’être vu.
La coupole du Théâtre des Champs-Elysées

Le plafonnier lumineux de René Lalique est une œuvre précurseuse rendue possible grâce à l’électricité. Elle a permis de remplacer le lustre massif, omniprésent dans les salles traditionnelles.
Le peintre Maurice Denis parachève la grande coupole du Théâtre des Champs-Elysées avec une fresque illustrant l’Histoire de la Musique.

Depuis les années 1980, trois changements de systèmes d’éclairage ont été réalisés.
En 2025, l’utilisation des LED a permis de quadrupler le niveau d’éclairement, en plus de réduire la consommation électrique.
Le luminaire peut désormais participer au spectacle en composant une véritable symphonie de couleurs.
Thierry Allard
Photographe de France et de Navarre.
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Une architecture née sous les projecteurs
L’inauguration du théâtre des Champs-Elysées en 1913 à été marquée par une invitée de marque, la Tour Eiffel, qui à vu son faisceau lumineux se figer sur sa façade.
Ce coup de communication a été réitéré en 2013 pour les cent ans du théâtre.

Pour ce qui concerne la grande salle, c’est l’opéra Benvenuto Cellini de Berlioz qui a mis à l’épreuve son acoustique et constitué la première représentation publique du théatre.
Ecouter un extrait :
Pour approfondir le sujet du Théatre des Champs-Elysees, je vous conseille le travail de synthèse (en allemand) d’Ulrich Schläger [prévoir 1h de lecture] :
Le Théâtre des Champs-Élysées, ou la genèse d’une incunable de la modernité nationale.
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