En 1945, Le Corbusier met au point sa propre unité de mesure, le Modulor, visant à réintroduire la notion de corporalité dans l’architecture.

À partir d’un savant découpage de mesures rapportées à une silhouette humaine tendant le bras en l’air, il définit la taille de ses constructions et de leurs espaces intérieurs, y compris celle du mobilier.

Mais cette idée d’un « homme étalon » dont l’utilisation comme gabarit universel serait générateur de bien-être, en se substituant au « déshumanisé » système métrique, ne viendra pas redéfinir les normes régissant la construction.

Le maître étalon

Gabarit du Modulor par Le Corbusier

Le Modulor, contraction de « module » et « nombre d’or » se justifie, pour ce qui concerne ses dimensions, par la division de sa taille de 1,83 m par la hauteur de son nombril placé à 1,13 m (équivalente à la distance entre le haut de la main tendue et le nombril) qui donne le nombre d’or (1,619 m). 


D’autres subdivisions sont calculées à partir de la suite mathématique de Fibonacci.

Modulor ou fada-omètre ?

Peinture du Modulor par Le Corbusier

Peinture du Modulor par Le Corbusier

Plus d’un siècle après l’avènement du mètre comme mesure universelle, l’idée d’utiliser une silhouette d’homme comme outil de mesure pouvait questionner le sens commun.

En 1950, pour qui ne connaissait pas Le Corbusier, celui-ci pouvait apparaître quelque peu « perché », comme le pensaient certains Marseillais qui avaient surnommé, pour diverses raisons, la Cité Radieuse (première application du Modulor), la « Maison du fada ».

A l’époque, l’architecte pouvait facilement prêter le flanc à la moquerie quand il déclarait que la hauteur de son bonhomme de 1,83m correspondait à la taille de six pieds des policiers anglais bien bâtis !

Malgré cette explication qui pouvait apparaitre fantaisiste, le Modulor était le résultat d’une profonde réflexion de Le Corbusier de vouloir réintroduire des mesures humaines dans la construction tout en se référant aux pouces et aux pieds très utilisés dans le monde anglo-saxon.

Afin que son concept apparaisse le plus sensé possible, il s’était inspiré d’illustres prédécesseurs en se donnant la peine de mettre au point une justification mathématique impliquant le nombre d’or dans sa construction humaine.

Le b.a.-ba du Modulor

Les 3 dimensions principales du Modulor que constituent sa hauteur de la tête aux pieds, la distance de son bras tendu jusqu’aux pieds, et la distance entre son nombril (placé au centre de la silhouette) et l’une des ses extrémités, permettent de déterminer la taille des espaces intérieurs et des baies vitrées.

Les mesures intermédiaires provenant des subdivisions du Modulor permettent de fixer la taille des meubles et les diverses épaisseurs (ou profondeurs) pour les aménagements et les structures.
Ainsi la hauteur d’un plateau de table correspondait à 70 cm, celle d’un élément de cuisine à 86 cm, une assise de chaise à 43 cm et un plateau de bar à 113 cm.
Des mesures qui sont inférieures aux standards occidentaux d’aujourd’hui.

Le Corbusier se donne la liberté de jouer avec la silhouette du Modulor en la déclinant artistiquement dans des peintures ou des sculptures et en intégrant des versions stylisées, en creux, dans les façades en béton.
Transformé en tampon encreur, le Modulor pouvait aussi être intégré directement à l’échelle dans les plans.

Chambres d'enfant d'une unité d'habitation de Le Corbusier avec un Modulor en pain d'épice
Deux chambres d’enfant d’une unité d’habitation aux mesures d’un Modulor 2.0 en pain d’épices (généré à l’aide d’IA).

Si vous prenez votre Modulor pour mesurer une chambre d’enfant d’une unité d’habitation de Le Corbusier, elle fait :

  • Un Modulor bras levé, soit 2,26 mètres de haut.
  • Un Modulor de la tête au pied, soit 1,83 mètres en largeur.
  • Deux Modulor de la tête au pieds + un Modulor avec le bras tendu, soit 5,92 mètres en longueur.

Au jeu de l’ego, le maître prend six pieds

Modulor rouge stylisé découpé dans du novopan
Sculpture du Modulor en bois peint découpé.

Le Modulor devait mesurer initialement 1,75 m (la taille de Le Corbusier), tout comme le modèle de référence de l’Oktameter évoqué plus bas dans cet article, avant finalement de s’établir à 1,829 m pour l’ajuster au chiffre rond de 6 pieds.

Le Corbusier pensait-il révolutionner l’architecture en redéfinissant la taille des constructions et des espaces à vivre avec quelques mesures artificiellement reliées à un homme gabarit qu’il avait lui-même édicté ?

Selon lui, une habitation créée avec les dimensions du Modulor procurerait aux habitants un sentiment de bien-être et de confort.
Il considérait aussi que les « médiocres » (architectes) pourraient réaliser une architecture de qualité en utilisant son Modulor !

Malgré sa réelle volonté de bâtir une architecture humanisée avec des références plus organiques, son unité de mesure, forcément arbitraire, pouvait aussi apparaître comme une forme de dictat, celui d’un architecte voulant façonner le monde à sa main.

Ce nouvel étalon de mesure s’avérait donc au final aussi dénué de véritable universalité que la palme, la coudée, ou l’empan, ou que les autres mesures « aléatoires » basées sur l’homme, que constituent les pieds ou les pouces…

Le Modulor, dans l’architecture française de Le Corbusier

Entre la théorie et la pratique, le Modulor s’est vite avéré contraignant et limité dans son application et l’architecte s’en est plus ou moins affranchi, selon les constructions.

Dans les unités d’habitation

Le Modulor règne en maitre dans les 4 unités d’habitation françaises (la 5e, située à Berlin, se démarque par une hauteur de plafond de 2,50 m, conforme aux normes allemandes).
Au bas de chaque façade, des représentation stylisées en creux dans le béton sont là pour rappeler l’importance du « bonhomme ».

La première unité d’habitation, la Cité radieuse de Marseille, est entièrement réalisée à partir de 15 mesures tirées du Modulor.

Modulor gravé en façade de la cité radieuse à Marseille
Modulor stylisé en façade de l’unité d’habitation de Marseille.

Le Modulor est aussi utilisé, du vivant de Le Corbusier, pour les unités d’habitation de Reze en 1955 et de Briey, en 1960.
Après sa mort, l’Unité d’habitation de Firminy-Vert est terminée en 1967 par son disciple, André Wogenscky.

Deux Modulor en façade de l'unité d'Habitation de Firminy
Deux Modulor en façade de l’unité d’habitation de Firminy, avec un plafond et une hauteur de table représentés en creux.

Dans les lieux cultuels

La Chapelle Notre-Dame du Haut à Ronchamp en 1955 et le couvent Sainte-Marie de La Tourette en 1960 sont construits du vivant de Le Corbusier avec la contribution du Modulor.

Porche d'entrée du couvent de la Tourette au gabarit de Modulor
Entrée du couvent de la Tourette affichant un gabarit en béton de la hauteur du Modulor (photomontage).
Pans de verre ondulatoires au couvent de la Tourette
Pans de verre ondulatoires du couvent de la Tourette composées à partir de subdivisions du Modulor.
Cellule du couvent de la Tourette
Cellule d’un dominicain dont la taille, basée sur le Modulor, est identique aux chambres d’enfant des unités d’habitation.

Concernant l’église Saint-Pierre de Firminy-vert réalisée par José Oubrerie après la mort de Le Corbusier, on trouve quelques références (peu documentées) au Modulor, comme par exemple, la taille des dalles de bétons calepinées sur le toit de l’église.

Dans les habitations individuelles

Les maisons Jaoul

Les maisons Jaoul sont deux villas construites en 1953 à Neuilly-sur-Seine, près de Paris. Elles sont une application concrète du Modulor : la taille des baies vitrées (3,66 x 2,26 mètres) comme la hauteur sous plafond du premier étage ou de la base des voutes catalanes du second en témoignent.

Le cabanon de Cap-Martin

C’est l’ultime aboutissement de la recherche de Le Corbusier sur la notion de cellule minimum, qu’il avait déjà expérimenté dans les années 20 pour la loge du jardinier de la villa Savoye.
Ce cabanon, situé tout près de Monaco, est le lieu de villégiature préféré de l’architecte à la fin de sa vie (il y meurt noyé, dans la mer).

Le Cabanon de Roquebrune-Cap-Martin est un carré de 15m2 qui fait la largeur de 2 Modulors sans le bras (3,66 x 3,66 m) et la hauteur d’un Modulor bras tendu (2,26 m) Il comporte une seule pièce pour 3 fonctions : dormir, se laver, travailler.

Autres bâtiments construits en France avec la contribution du Modulor

  • Le Pavillon suisse de la Cité universitaire internationale à Paris.
  • La Manufacture de Saint-Dié, en France, un prototype d’usine.

Le Modulor, et après ?

Malgré l’influence que Le Corbusier a eu sur beaucoup d’architectes, en particulier sur ceux qu’il avait formés, et les deux livres qu’il publia sur le sujet, l’utilisation du Modulor ne survit pas très longtemps après la disparition de son créateur.

Quelques-uns de ses disciples, comme son élève André Wogenscky perpétuerons l’utilisation de l’étalon du Maître dans leurs constructions, comme pour la piscine réalisée à Firminy, qui viendra terminer le plus grand projet architectural de Le Corbusier en Europe.

Modulor support de panier de basket à Firminy
Un Modulor transformé en support de panneau de Basket devant la Piscine Wogenscky de Firminy.

Le Modulor, et avant ?

Avec son homme gabarit, Le Corbusier n’a rien inventé. En réalité, il s’est inspiré d’illustres prédécesseurs, dont le plus connu est l’homme de Vitruve.

La théorie de Vitruve

Vitruvius était un architecte romain du Ier siècle av JC, auteur du traité « De architectura ».

Il imagine un système de mesure idéal qui pourra être utilisé dans la construction d’édifices. Il est composé d’unités liées à des parties du corps comme le coude, le pied, la paume et le doigt.

Il détaille un corps humain aux proportions idéales dans un cercle avec les bras et les jambes écartées, et un nombril qui fait office de centre de gravité.
En le reproduisant dans un carré avec les jambes serrées, il détermine une hauteur du corps égale à sa largeur.

Homme de Vitruve
Représentation de l’homme de vitrus extraite de la toute première édition illustrée imprimée et publiée en 1511 à Venise.

L’homme de Vitruve par Léonard de Vinci

À l’époque du foisonnement artistique, scientifique et philosophique de la renaissance, l’homme est considéré comme le centre de l’univers.

Vers 1490, Léonard de Vinci prends sa plume et dessine la représentation qui deviendra la plus célèbre de l’homme de Vitruve.

Homme de Vitruve de Léonard de Vinci
L’homme de Vitruve extrait des carnets de Léonard de Vinci.

Le modèle de l’Oktameter

Oktameter

L’architecte allemand issu du Bauhaus, Ernst Neufert, admirateur de Le Corbusier, met au point en 1936 (soit 20 ans avant le Modulor) un système lié au nombre d’or à partir d’un homme étalon de 1,75 m qui a pour but de standardiser la construction en normant les espaces intérieurs et tout ce qui en découle, comme la taille du mobilier, la hauteur des marches d’escaliers, etc.
Le système de mesure octamétrique qui en découle devient alors une norme pour les constructions nazies…

Son traité exhaustif sur « Les éléments des projets de construction » est toujours publié aujourd’hui et constitue encore une référence pour beaucoup d’architectes. Sa grille de 2,50 mètres est restée un standard pour la construction de bâtiments industriels.

A l’ombre du Modulor

Avec sa forme de silhouette d’homme simplifiée, représentée artistiquement avec talent par Le Corbusier, le Modulor aurait pu contribuer à perpétuer une forme de domination patriarcale très présente, depuis toujours, dans le monde de l’architecture.
Le choix d’un corps masculin « idéal » comme référence, quelque soit sa justification mathématique ou philosophique, faisait aussi écho à une partie de l’idéologie fasciste dont s’est révélé proche Le Corbusier.

Cette vision « d’un autre temps » voulant standardiser et figer une représentation masculine apparait déconnectée de l’évolution de l’Homme et de la diversité qui la constitue. Elle n’est probablement pas la meilleure idée qu’ait eu l’architecte, même si elle suscite l’intérêt et qu’elle s’inscrit aussi, désormais, dans sa légende.

Un seul mètre, artificiel mais universel

Imaginé à la renaissance italienne à partir d’une formule liée à l’oscillation d’un pendule, le « metro cattolico » qui signifie « mesure universelle » est défini scientifiquement en France après la Révolution de 1789.
Le mètre correspond alors à la 1/10 000 000 partie de la distance du pôle Nord à l’équateur, mesurée sur le méridien de Paris.

Le premier mètre étalon en platine est conservé à Paris sous le nom de « Mètre des Archives ».
Un siècle plus tard, en 1889, trente copies en platine sont fabriquées et distribuées à travers le monde.

Le problème rencontré par les mètres étalons est que, quelque soit le matériau dans lequel ils sont construits, ils pourraient varier légèrement en se dilatant ou en se contractant en fonction de la température ou de l’humidité.
C’est l’une des raisons qui fait qu’au XXe siècle, la mesure du mètre étalon va être dématérialisée définitivement et calculée à partir de la vitesse de la lumière.

Pour tout savoir sur l’histoire du mètre.

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